I INTRODUCTION

L'art africain traditionnel a été, jusqu'à récemment, considéré comme étant au service des rites et de la religion seulement, et l'artiste comme étant un esclave de ces rites. Mais actuellement, on se rend compte que les qualités littéraires sont également très importantes dans l'art oral, par exemple dans les devises et les proverbes qui sont remarquables tant par leur style que par leur contenu.

Dans ce mémoire, je vais essayer de montrer comment le côté esthétique a souvent été négligé au bénéfice du seul contenu, et de comparer un certain nombre de ce type de versions avec deux adaptations littéraires du même texte. Le texte en question, l'épopée de Soundiata, est ce qu'on appelle une épopée historique; le héros Soundiata est une figure historique qui a établi l'empire du Mali au XIIIe siècle. Cette épopée raconte les grands moments de sa vie et sa victoire sur son adversaire Soumangourou.

J'ai affaire à cinq textes "scientifiques" écrits par des Européens anthropologues, administrateurs ou inspecteurs des anciennes colonies comme J. Vidal, Fr. De Zeltner, M. Adam et P. Humblot et par l'Africain M. Sidibé, et à deux versions littéraires écrites par des Africains: M. Quénum et D.T. Niane dont le dernier appartient à la sphère culturelle mandingue.

Puisque la langue des versions écrites n'est pas la même que la langue de départ et que les versions dont il est question ici sont écrites d'après dictée, notes ou la seule mémoire de l'auteur, on ne peut pas éviter les inexactitudes, conscientes ou non, par rapport à l'original. Aujourd'hui, les textes oraux sont enregistrés sur bande magnétique ou sur film.

Dans ce mémoire, je vais d'abord regarder l'épopée comme genre avec ses traits généraux, puis essayer de voir ces traits en rapport avec les différentes versions de l'épopée de Soundiata que j'ai choisi de traiter ici en regardant et le contenu et les différents modes d'expression, pour enfin traiter brièvement les problèmes liés au transfert d'une littérature orale à l'écrit, problèmes liés aussi aux différences entre les langues.

II L'EPOPEE

Une épopée est un récit des faits fantastiques d'une personne. L'épopée de Soundiata fait le portrait de la fondation d'une dynastie, et est une justification de la société présente par le testament de Soundiata: le héros distribue les terres et le pouvoir entre les clans vainqueurs. Elle montre des effets propres au genre littéraire et insiste sur les éléments merveilleux.

Le narrateur de l'épopée est un homme de caste. Ce griot est un homme musical qui se voit comme un élu par les pouvoirs surnaturels pour délivrer la vérité. Son concept d'histoire est différent du nôtre. Pour lui, histoire est à la fois tout ce qui s'est réellement passé et tout ce qui est dit avoir eu lieu. Ainsi l'épopée est considérée histoire valable: elle est racontée souvent, et donc elle est vraie, ou bien elle représente une vérité éternelle.

Même si le griot affirme le contraire (cf. Niane p.10), il est remarquable dans quel degré la vérité est manipulée. Ce ne sont pas seulement les oublis qui marquent l'histoire dans l'épopée, mais aussi les silences. Toute histoire a ses secrets, et ce qui nous est présenté est une somme censurée; une épopée est ce qu'il convient de retenir de l'histoire.

Le chant héroïque est un collage narratif d'épisodes formant chacun un récit autonome, dont l'ordre peut altérer. Les épisodes sont dominées par la répétition, et la raison est la recherche d'une mise en valeur de l'agir. Un acte répété focalise sur l'acte en tant que tel, et mett la lumière sur l'acte et l'agir.

Il y a une tendance en Afrique de poursuivre la carrière du héros de sa conception jusqu'à sa mort - ou au moins jusqu'à ce que son projet soit terminé. Le héros a des avantages de naissance, et l'enfance et l'évolution sont extraordinaires. Le héros a une dimension surnaturelle et doit son excellence aux forces supérieures au monde humain. Le héros représente les idéaux les plus valables de la communauté dont il fait partie. Il est le symbole de la société humaine, et paraît comme hors normes, reflétant les potentiels variés de cette société. Mais le développement du récit ne suit pas nécessairement une progression linéaire de l'enfance à l'âge mûr. On trouve un tel développememt dans les textes traités dans ce mémoire, mais on ne sait pas si ce sont des efforts éditoriaux de la part des auteurs.

La devise musicale est à l'adresse d'un grand personnage; elle l'identifie et l'incite à réaliser cette image sublime de lui-même. L'épopée est une sorte de devise de groupe (Seydou p.44). Elle symbolise une identité et veut faire vivre plutôt que connaître cette identité commune.

Le chant à l'intérieur du chant sert à souligner qu'un point critique a été atteint; les chansons commémorent un événement important.

III SOUNDIATA

L'épopée de Soundiata raconte les premiers temps de l'empire du Mali et la victoire de Soundiata vers 1230 sur le roi-forgeron de Sosso. Soundiata était un héros libérateur et unificateur qui organisa la société dans les principes et les alliances qui lui permettent de fonctionner. L'épopée de Soundiata et ses liens avec l'histoire nous montre comment un roi d'un lointain passé a imprimé sa marque dans l'organisation coutumière du pouvoir.

Adam, Humblot, Zeltner, Vidal et Sidibé ont écrit des textes "scientifiques", et les versions de Quénum et Niane sont "littéraires". Je pars ici des mêmes définitions que Skattum (1991, p.249): "scientifique" veut dire "versions faites par des anthropologues, folkloristes, linguistes ou historiens, en vue de présenter des aspects du texte touchant à leur discipline", et "littéraire" signifie les "versions destinées à un public non-spécialisé". L'édition scientifique comporte une trahison à cette littérature populaire; elle est le plus souvent limitée aux spécialistes et chercheurs, et ne présente qu'un résumé de l'action.

Dans les versions publiées antérieurement à la sienne, Vidal considère tous les éléments typiques de l'épopée "trop fantastiques" (p.317). Il a transcrit sa version "aussi fidèlement que possible en supprimant [...] certains détails [...] qui ne pourrait qu'allonger le récit sans rien ajouter à sa clarté" (p.318). Déjà ici, dans l'introduction, on sent l'attitude de l'auteur vis-à-vis de son sujet.

Quant à Zeltner, le même griot lui a donné deux versions de cette épopée, l'une abrégée, l'autre "complète". L'auteur dit s'efforcer de respecter le style original. Ces deux versions racontées du même griot nous offrent une bonne occasion à regarder comment il "répugne à conter cette histoire deux fois de suit [sic] dans le [sic] termes identiques" (Ba and Kesteloot 1968, p.5, cité in Okpewho 1979, p.25-26). La version courte est aussi réduite qu'elle semble, à certains points, supposer des connaissances assez profondes pour qu'on comprenne de quoi elle parle.

Quénum commence son récit avec une introduction traitant les griots, et dit que sa version est celle qui est racontée au cours d'une fête tous les sept ans. Il ne traite que les combats. Il y a aussi une postface sur la perception de la réalité physique dans le monde africain.

Niane présente l'épopée de Soundiata sous forme de livre. Dans son Avant-Propos, il dit quelques mots sur le griot et traite brièvement le mepris des "Blancs" envers les traditions orales comme source d'Histoire. C'est de cette version plus complète, faite par un Africain qui a grandi dans la tradition orale mandingue, que je vais faire ma version de base, en essayant de comparer les autres versions avec celle-ci.

III.1 Les épisodes dans Soundiata

III.1.1 Prédictions

Dans les épopées, le destin est présenté comme une force supérieure à l'homme qu'il ne peut pas changer. Certains hommes peuvent interpréter les signes et prédire le destin.Les prédictions portent sur la carrière future du héros, ce qui signale que tout ce qui se passe à la suite est inévitable.

Chez Niane, la prophétie porte sur la femme qui "sera la mère de celui qui rendra le nom de Manding immortel à jamais". "L'homme prédestiné au trône du Manding" est ce que Sidibé l'appelle. Les devins déclarent chez le même auteur à Soumangourou que "Ton vainqueur naîtra au Manding". Zeltner dit que la prédiction est prononcée par la mère des deux frères qui vont tuer la femme-buffle. Dans les versions d'Adam et de Zeltner, il y a une prédiction portant sur le fruit unique d'un certain baobab, qui sera cueilli par le futur roi.

Une autre prédiction est celle portant sur la mort de la mère de Soundiata; il dit que si sa mère meurt, il sera vanqueur; une situation qui se présente dans les versions d'Humblot, de Niane, de Sidibé et de Zeltner. Chez Vidal, c'est une vieille griote qui donne la même prophétie.

III.1.2 La femme-buffle

L'aspect merveilleux apparaît assez tôt dans ce récit. Un buffle, qu'il est impossible de tuer, ravage le pays du père de Sogolon, qui promet une de ses filles comme prix à celui qui le tue. Un homme traitant une vieille femme gentiment reçoit des renseignements sur comment le tuer: une mise en valeur d'une certaine manière d'agir. Cette même vieille femme instruit aussi son bienfaiteur sur la femme qu'il faut choisir; il ne faut pas être trompé par un beau visage. Dans la version d'Humblot, c'est le père de Soundiata qui tue la femme-buffle.

III.1.3 Naissance, enfance

L'enfant de Sogolon n'est point comme les autres. Il est né paralysé des deux jambes, mais quand la méchante coépouse de sa mère lui refuse des feuilles de baobab, il s'appuie sur une canne de fer et se lève. Le baobab en question est transplanté par notre héros devant la case de sa mère pour qu'elle n'en doive jamais demander dans le futur; il a un grand coeur.

Humblot dit que la grossesse de Sogolon dure sept ans. Chez Niane, le ciel annonce son arrivée. L'enfant est fort, selon Niane et Zeltner. Humblot dit qu'il faut un tronc de baobab, et qu'il le plante pour marquer l'endroit où il s'est mis debout. Adam dit que c'est à cause du fruit prédit qu'il se lève. Vidal, qui apparement n'est pas initié au genre de l'épopée, semble étonné par cette enfance extraordinaire.

Selon Quénum, Soundiata est dès son enfance fort et beau. Cette image convient probablement mieux à son histoire qui propose une image sublime du héros.

III.1.4 Sorcières

Comme le surnaturel est accordé une place prépondérante dans l'épopée, il faut aussi des personnages possédant des forces particulières. Lorsque le héros sort sain et sauf de ces affrontements avec la magie, on est rappelé à la fois que la bonté joue un rôle important dans nos vies et que l'homme ne peut pas changer le destin. Les sorcières représentent aussi un test pour montrer que le héros prédit est imbattable. La coépouse régnant sous le nom de son fils a, dit Niane, peur à cause de la grande popularité de Soundiata. Sidibé donne comme raison qu'"on n'aime guère l'homme prédestiné". La raison chez Zeltner est l'épisode du fruit prédit. Selon Adam, Sogolon a un mouton dont la vie est étroitement liée à celle du roi, et la coépouse le fait tuer. Le roi meurt, et la famille de Soundiata est rendue responsable.

III.1.5 Exil

Soundiata est chassé du pays sur lequel il va régner, et la preuve du pouvoir du destin est qu'on fait appel à lui au moment de la crise. Il faut un certain temps pour développer ses qualités, et le héros peut montrer son grand coeur en ne pas venger les injustices. Chez Niane, Humblot, Vidal et Sidibé, la mère dit qu'il faut partir à cause des autres membres de la famille. Dans les versions d'Adam et de Zeltner, ce sont les sorcières qui l'invitent à quitter Mandé au lieu d'être tué. L'autre version de Zeltner dit que Soundiata va à Méma avec son arc et ses flèches, et veut faire la guerre pour ce roi.

III.1.6 Test

Okpewho affirme qu'en survivant une sorte de test, le héros confirme son invincibilité. Zeltner mentionne dans ses deux versions un tel test; on a jeté un bracelet d'argent dans de bouse et d'eau bouillants, et il faut le prendre sans être brûlé. Chez Adam, le test est encore plus affreux: il s'agit de fer en fusion.

III.1.7 Retrouver Soundiata, enterrement

Voyant que ce n'est que le prince prédit et maudit qui peut sauver le pays, on envoie une délégation pour retrouver "l'héritier légitime" (Niane p.81). Il exprime la prophétie de la mort de sa mère - mais ne veut payer le prix de l'enterrement que par des symboles, qui sont interprétés par le conseiller du roi comme une menace. Chez Niane, Sidibé et Vidal, Sogolon est enterrée. Humblot et Zeltner disent que le roi refuse d'ensevelir la mère morte, et qu'on ravage son pays. Adam ne dit rien de l'épisode de la mort de la mère.

La seule version où le héros paye le prix pour l'enterrement (en or et en argent), est la version abrégée de Zeltner.

III.1.8 Le tènè; le griot et la soeur

Le moment où le héros reçoit un certain objet qui est à la source de l'existence même de l'ennemie; son tènè, qui est en même temps l'instrument du destin, est peut-être le plus significatif de l'épopée. La soeur de Soundiata arrive à arracher le secret de l'ennemie (un ergot de coq blanc): il faut valoriser sa famille. L'épisode du griot est également important: le griot personnel est, selon Niane, un cadeau que fait le roi à son successeur. Que Vidal accorde un griot au frère aurait signifier qu'il est en droit sur le trône.

Niane dit que le griot de Soundiata lui est enlevé par son frère, qui envoie, à son tour, ce griot à Sosso avec sa soeur. Vidal raconte à peu près le même. Le mariage est volontier de la part de la soeur dans les versions de Zeltner,de Quénum, de Sidibé et d'Adam. Ce dernier va plus loin dans l'exposition de la cruauté de l'ennemie de Soundiata: les marabouts de Soumangourou disent qu'en tuant un petit garçon fils unique, l'éperon ne peut pas le blesser; il tue le fils de sa soeur - qui va à Soundiata dire qu'il faut fixer l'éperon à un morceau de bois pour qu'il soit mortel.

III.1.9 Fakoli/Faganda

Ce n'est pas seulement Soundiata qui trouve Soumangourou méchant. Soumangourou enlève la femme de son neveu parce qu'il la trouve désirable. Niane, Humblot et Sidibé donnent cette raison pour cette guerre. Faganda Kanoté est le nom que Zeltner donne à un des chefs de colonne de Soundiata. Niane et Sidibé, peut-être pour prévenir ce qui va se passer plus tard, lui donnent le surnom Dà-Ba: "à la grande bouche".

III.1.10 Les combats, la fin de Soumangourou

La performance focalisant sur l'acte et l'agir, les combats entre le héros et son ennemie sont importants. Les différents types de répétitions sont représentés ici, et l'aspect mystérieux y joue un grand rôle (surtout chez Adam, Zeltner et Quénum). Okpewho dit qu'une action longue avec beaucoup d'événements qui se passent pendant une période de temps limitée, comme chez Niane et chez Quénum, est un signe de bonnes relations entre le griot et son audience. Cela vaut au moins pour Quénum, et nous donne une impression de l'importance accordée au héros au cours des fêtes en question.

La mort de Soumangourouse se présente sous différentes formes: il meurt à Koulikoro, il s'y transforme en pierre ou il disparaît sur le champ de bataille. La version abrégée de Zeltner dit seulement que Soundiata se bat avec Soumangourou, et que c'est un des alliés de Soundiata qui tue tous les soldats de Soumangourou à Koulikoro.

III.1.11 La mort du héros

La fin de la carrière du héros apparaît, dans les traditions orales de l'Afrique, dans plusieures variantes différentes. Le griot chez Niane n'en veut rien dire, pendant que l'auteur, dans ses notes, nous raconte deux versions (Vidal raconte les mêmes): Soundiata est tué d'une flèche au cours d'une manifestation publique à Niani, ou il se serait noyé dans un fleuve. Sidibé, de sa part, raconte une fin qui a des traits communs avec la dernière de Niane: Soundiata viole un pacte solennel en commencant une guerre injuste - c'est sa défaite, et il se jette dans les flots. Zeltner dit que Soundiata a été transformé par Dieu en un oiseau qui vit au village de Kiriné. On rencontre cet oiseau de Krina dans la version de Niane aussi, mais comme l'oiseau noir du malheur, qu'est ce que l'appelle Soumangourou, qui le voit au moment où la flèche tabou atteint son but (p.119).

III.2 Différentes traditions

Le griot est un héraut de l'histoire officielle, qui varie selon les régions. Niane, dans son Avant-Propos, nous dit que chaque famille princière avait son propre griot pour préserver la tradition. Ce griot exploite chaque possibilitéde faire honneur à sa famille. Le griot narrateur chez Niane souligne à plusieures reprises l'importance, la sagesse et le souci de vérité du griot.

Quelques griots héritiers de l'ancien royaume de Sosso racontent que la prétexte de guerre de Soumangourou était de faire cesser le trafique d'esclaves (Kesteloot p.3). Humblot, Vidal, Zeltner et Sidibé nous racontent le culte autour du rocher auquel s'est transformé Soumangourou.

Fakoli est, chez Sidibé, un héros qui prie ses griots d'attribuer ses hauts faits à Soundiata. Celui-ci veut le mettre en mort, et il doit s'enfuir. Niane dit que Fakoli s'est montré "trop indépendant". Ce rabaissement peut avoir deux raisons - soit c'est l'origine du griot qui joue, soit il est dû au souci du griot de faire une image balancée du héros.

III.3 L'épopée et ses fonctions

III.3.1 Identification à un milieu familier

Le griot emploie tous les moyens pour rendre son histoire compréhensible: pour que l'épopée fonctionne comme "devise de groupe", il faut faciliter l'identification de l'audience avec les personnages. Il y en a plusieurs exemples à soulever, par exemple le moyen de reconnaissance que portent avec eux les délégations qui ont pour tâche de retrouver Soundiata: des légumes particuliers du Manding (Niane, Sidibé, Vidal). Chez Niane, il y a aussi la caractérisation d'un peuple par une action par laquelle on peut s'identifier; "Tous ceux qui disent "N'ko"" ("N'ko" veut dire "Je dit" en malinké) (p.103).

L'épopée peut aussi raconter l'origine d'une coutume. Niane et Sidibé racontent l'hippopotame tabou: chez Sidibé c'est Soundiata vaincu qui s'est métamorphosé. Dans son Avant-Propos, Niane dit que Mali en malinké désigne l'hippopotame, et que Soundiata traditionnellement est associé avec celui-ci. Adam dit qu'après la mort de Soundiata, son fils aîné lui succède au trône - une "coutume qui s'est perpétuée dans le Mandé". Sidibé a probablement raison en soulignant que la situation de Soundiata est semblable à celle de Mahomet: on a tendance de tout attribuer à l'époque "où vécut Soundiata" (p.50).

III.3.2 Le héros

Le héros comme membre d'une communauté, on le rencontre déjà dans le début du récit quand il est prédit comme le champion qui va libérer son peuple et garantir l'ordre correct. Les sorcières venues le tuer finissent par l'appeler "enfant de la justice" (Niane p.53). Niane nous dit également que Soundiata, dans les combats, y participe activement en tête de ses troupes, et qu'avec Soundiata, la paix et le bonheur rentrent à Niani (p.146).

En défendant les valeurs de la société, le héros a besoin de pouvoirs surnaturels. Dans l'épopée, cet aspect joue un rôle important. Okpewho dit qu'en accordant une place prépondérante à l'aspect mystique, le griot fait le plus grand honneur possible au héros. Chez Zeltner, il sait parler dès sa naissance, et il possesse de grandes forces humaines et également surhumaines. Le héros est en outre blessé d'une grande sagesse. Niane dit que "les malheurs ont donné sagesse à sonesprit" (p.58). Les traditions africaines égalent le savoir des proverbes et la sagesse, et Niane nous montre plusieurs fois que Soundiata connaît des proverbes et des tournures sages.

III.3.3 Islam

Personne ne sait si Soundiata et les peuples en question étaient musulmans au XIIIe siècle. Les références à l'Islam sont probablement plus récentes et pourraient faire partie des anachronismes, mais ce sont des éléments qui se sont enracinés avec la religion. Niane mélange les expressions venant de différentes religions (Dieu, marabouts et devins). Mais en coordonnant "Dieu" et "le Tout-Puissant", il signale qu'il s'agit du concept d'une force "Tout[e]-Puissant[e]".

Bilali Bounama était, selon l'Histoire, le premier musulman noir. Niane et Zeltner, et apparement Adam et Vidal aussi (sans mentionner de nom), font de cet homme l'ancêtre des souverains du Manding. Dans la version de Niane, un aspect qui semble très important, est celui de "Sosso, la ville forte, [...] le rempart des fétiches contre la parole d'Allah", représentée par Soundiata (p.79). Avoir battu Soumangourou, Soundiata vêt "ses habits de grand roi musulman" pour la fête (p.134). En exil, il se tourne vers l'Est et demande la mort de sa mère comme preuve de sa victoire. Les musulmans se tournent toujours vers l'Est pour prier. Chez Adam, les conseillers de Soumangourou prient à Allah et à Dieu. Soundiata veut devenir plus grand qu'Alexandre le Grand; Niane laisse raconter des histoires de lui par Sogolon et par des marchands; "Djoulou Kara Naïna" est une transformation de Doul. Kara Naïn, le nom qui lui est donné par les musulmans.

III.4 Effets stylistiques

III.4.1 Anachronismes

Emporté par ses efforts d'impressionner son audience par ses connaissances contemporaines, le griot risque d'y intégrer des anachronismes évidents. Niane semble s'être appliqué à en extirper les plus criants. Dans une note, Niane raconte la tradition de nommer le pays de Do "le pays des 10 000 fusils". Un autre anachronisme apparaît dans les choses envoyées au roi à la mort de la mère (chez Zeltner et chez Sidibé): de la poudre et des balles. Sidibé remarque lui-même qu'il s'agit d'une adaptation moderne. Une partie de l'armée de Soundiata, selon Zeltner, est composée des esclaves armés de fusils. La version de Sidibé nous donne d'autres exemples aussi: il mentionne Pascal, Hercule et Déjanire, Samson et Dalila (Adam appelle également la soeur de Soundiata "la nouvelle Dalila"), et la fameuse phrase "in vino veritas".

III.4.2 Éléments constitutifs

III.4.2.1 Chansons
Une tendance particulièrement répandue parmi les Européens, considérant l'art oral comme inférieur à celui écrit, est l'omission de la plupart des chants et devises. Vidal a supprimé ces éléments "puérils" (p.318). C'est donc dans les versions des Africains (ici Niane et Sidibé), qu'on en trouve des exemples. Chez Niane, Balla chante quandSoundiata se lève, pour la victoire et la paix installée, donc aux "grands" moments de l'histoire. Sidibé intègre dans son récit beaucoup de chansons, dont il dit qu'elles "perdent tout leur charme sans la musique" (p.42).

III.4.2.2 Répétitions et nombres magiques
Les nombres qui apparaissent le plus souvent sont trois, sept et dix et les multiplications à partir de ces mêmes. Dans quelques de les versions traitées dans ce mémoire, il y a une telle quantité que je ne peut pas les soulever tous; c'est surtout le cas pour Niane, Quénum et Zeltner. Vidal considère ces "détails [...] trop [...] enfantins" (p.318).

Soundiata reste sans marcher pendant trois, sept, 17 ou 19 ans. Le bras du héros a la force de dix bras. Soundiata demande trois cannes de fer pour se lever, et dans leurs dimensions ces mêmes nombres sacrés paraissent. Le nombre de sorcières est neuf. La chambre de fétiches de Soumangourou se trouve selon Niane au septième étage. Chez Niane et Quénum, il y a trois batailles à l'intérieur desquelles il y a des répétitions. Niane compare Soundiata à un lion (cf. la signification de "diata") trois fois pendant la guerre, et pendant que sa famille est en exil, "sept années", "sept hivernages", "sept années sont passées". Zeltner dit que pendant les sept ans que Soumangourou terrorise le Manding, il tue 50 rois. Sidibé raconte que Soumangourou a 300/333 épouses et qu'il a 69 façons de se transformer pour échapper à l'ennemie.

III.4.2.3 Noms
Les noms dans l'épopée indiquent la nature non figée de l'art orale. Ce qui peut être dans les originaux le même nom peut être écrit de diverses façons. Il y a deux interprétations possibles de "Soun": soit c'est une contraction du nom de la mère (Niane), soit cela veut dire "voleur" (Sidibé et Zeltner). La terminaison "diata" veut dire "lion" - avec la variante de Vidal, qui dit que "Soundiata" désigne un boeuf sauvage "redouté du lion". Les deux versions de Zeltner racontées par le même griot et écrites par le même auteur nous montrent les variations. Soundiata reçoit chez Niane les noms Maghan, Mari Djata, Manding-Diara "le lion du Manding" (interprétation donnée aussi par Sidibé sur la contraction Mari Diata) et Nare Maghan Djata. Vidal dit Makhan, Humblot Ma'an Sondyara, et Zeltner le nomme Sougoulongbouréma et Mandi Makhar Soundiata. L'ennemie s'appelle Somaoro / Soumanhourou / Soumangourou / Simangourou Kanté. Niane appelle le griot Balla Fasséké, ce qui devient Balafasigui ou Balafaségué Konaté. On voit assez clairement les points de divergence.

IV ÉCRITURE VERSUS ORALITÉ

La littérature orale se compose pendant la performance, et un texte écrit d'une seule version orale est trompeux; il n'en existe pas de version "correcte".

Les problèmes liés au transfert de l'oral à l'écrit se posent à plusieurs niveaux: la manière de noter le texte, l'origine de celui qui couche le texte par écrit et la langue du texte écrit. Les versions traitées dans ce mémoire sont écrites d'après dictée, notes ou la seule mémoire de l'auteur, ce qui entraîne un grand risque de transformation du matériel original. La dictée ne peut manquer de gêner la composition spontanée. Pour les écrivains étrangers, le problème de langue se pose, et aussi le problème de manque de connaissances du genre en question.

Pour les écrivains indigènes, le problème de langue est un autre: dans les anciennes colonies françaises, la scolarisation se fait uniquement au français sans passer par la langue maternelle. Cela devient une barrière très difficile à franchir, aussi parce qu'immergés à la culture européenne, les Africains se tournent ensuite vers la culture africaine pour retrouver leur identité, et une discordance stylistique naît souvent de ces attitudes étrangères à la tradititon.

Pour l'écrivain africain, il y a également le problème de public: comme deux langues ne couvrent jamais les concepts de la même façon, il faut expliquer les particularités africaines au public européen, et en même temps il est important de ne pas imposer trop d'explications inutiles au public africain. Mais, à mon avis, ce propos du double public n'est pas tout à fait approprié à la situation dans l'Afrique "francophone", parce que ce n'est qu'un très faible pourcentage de la population qui sait lire le français.

L'influence des textes écrits sur les performances orales est quasiment nulle - mais quant aux textes écrits diffusés oralement, comme le Coran, la situation est bien différente. Les récits oraux au contraire exercent une influence incontestable sur la littérature écrite: il y a la littérature traditionnelle couchée par l'écrit, et on voit aussi des traits typiquement oraux dans la littérature moderne.

Mohammadou Kane (in Skattum 1991 pp.293-298) parle du réalisme comme le caractère concret des contes (ce qu'il dit vaut pour l'épopée aussi); la peinture de la vie quotidienne avec la flore et faune africanines.

Il y a une réactualisation de la tradition orale africaine, par exemple par des chants politiques, une vague opposée à celle qui s'est manifestée en Europe où la littérature orale est considérée arbitraire. Études faites dans le Pacifique peuvent décrire la situation en Afrique de demain: la littérature orale survivra grâce à la chanson et à l'art oratiore qui continuent à se raconter.

BIBLIOGRAPHIE


Ulrikke B. Haga, høsten 1993
Veileder: Ingse Skattum